La holothurie (Holothuria tubulosa), bienfaitrice discrète de la lagune du Brusc

Par Agnes Lagroye

L’holothurie tubuleuse ou « concombre de mer », de son nom scientifique Holothuria tubulosa, est une espèce d'échinoderme, comme les oursins par exemple. Répandue en mer Méditerranée et dans l'Atlantique proche (Portugal, Canaries), elle est l'une des holothuries les plus communes et les plus visibles du littoral méditerranéen.

On en trouve sur tout le littoral de la Cote d’Azur, et notamment dans la lagune du Brusc. Son corps allongé, cylindrique, peut atteindre jusqu’à 40 centimètres de long, avec une coloration brun-rougeâtre à noirâtre, parfois marbrée de taches plus claires, qui lui permet de se fondre dans son environnement.

 

Sa peau, épaisse et coriace, est tout de même souple. À une extrémité se trouve sa bouche, entourée de tentacules buccaux ramifiés qui servent à la capture de nourriture. A l’autre extrémité s’ouvre l’anus, qui joue également un rôle respiratoire grâce à un système appelé « arbre respiratoire », une structure ramifiée interne qui pompe l’eau pour assurer les échanges gazeux.

Une particularité remarquable de cette espèce est sa capacité d’éviscération défensive : lorsqu’elle est stressée ou attaquée, elle peut expulser une partie de ses organes internes (notamment les tubules de Cuvier, des filaments blancs collants et parfois toxiques) par l’anus, afin de repousser un prédateur. Ces organes se régénèrent ensuite en quelques semaines, une capacité de régénération remarquable partagée par de nombreux échinodermes.

 

Holothuria tubulosa mène une existence lente et discrète, typique des espèces détritivores benthiques. Elle se déplace très peu et très lentement, à l’aide de nombreux petits pieds ambulacraires disposés sur la face ventrale, qui lui permettent de ramper sur le fond marin. Elle est essentiellement nocturne ou crépusculaire : durant la journée, elle a tendance à rester semi-enfouie ou immobile, cachée sous des rochers, dans les anfractuosités ou au sein des herbiers, pour devenir plus active à la tombée de la nuit, période durant laquelle elle se déplace davantage pour se nourrir. Dans la lagune du Brusc, il est rare de l’observer directement sur le sable. Néanmoins, on peut l’observer cachée sur les bords des herbiers de posidonie (Posidonia oceanica) du récif-barrière ou camouflée dans les herbiers typiques (Zostera noltii et Cymodocea nodosa) de la lagune du Brusc.

Photo d'une holothurie camouflée dans un herbier
Une holothurie camouflée sous les débris de feuilles dans un herbier de zostère

L’holothurie est dite détritivore : à l’aide de ses tentacules buccaux, elle ingère le sédiment meuble et la matière organique en décomposition présente à la surface du fond marin, débris végétaux, micro-organismes, particules organiques. Le sédiment traverse son long tube digestif, où les nutriments sont assimilés, puis elle rejette les résidus sous forme de petits cordons de sable digéré, visibles à proximité de l’animal. Une holothurie peut filtrer jusqu’à 20 kilogrammes de sable par an.

Photo d'une holothurie près d'un bosquet de posidonie
Une holothurie à côté d'un bosquet de posidonie, on peut voir ses déjections en bas de la photo.

La reproduction se fait généralement par voie sexuée, avec des sexes séparés, et une fécondation externe : mâles et femelles libèrent respectivement spermatozoïdes et ovocytes dans l’eau, donnant naissance à des larves planctoniques qui dérivent avant de se fixer et de se métamorphoser en juvéniles benthiques. Lors de la libération des gamètes, les holothuries adoptent un position dressée typique.

 

Cette holothurie affectionne les fonds marins peu profonds, généralement entre 0 et 30 mètres de profondeur, bien qu’elle puisse être observée jusqu’à des profondeurs plus importantes. Elle colonise une grande variété de substrats : fonds sableux, vaseux, rocheux, ainsi que les herbiers de posidonies, de zostère et de cymodocée qu’on peut retrouver dans la lagune du Brusc. On la trouve fréquemment dans les zones abritées, les criques et les ports, où l’eau est calme et riche en matière organique.

 

Le rôle écologique d’Holothuria tubulosa dans l’écosystème est considérable, bien que souvent sous-estimé. En se nourrissant du sédiment et en le rejetant après digestion, elle assure un important travail de bioturbation : elle remue, aère et recycle les sédiments marins, favorisant ainsi la minéralisation de la matière organique et le renouvellement des nutriments dans l’écosystème benthique. Ce processus est souvent comparé à celui des lombrics dans les sols terrestres. Dans la lagune du Brusc, on compte sur l’holothurie pour réhabiliter le sol et améliorer la qualité du substrat, afin de favoriser la repousse des herbiers de zostère et de cymodocée.

Par cette activité, l’holothurie contribue également à limiter l’accumulation de matière organique en excès, participant ainsi à la régulation de la qualité de l’eau et à la prévention de phénomènes d’eutrophisation localisée. L’eutrophisation se produit quand un espace aquatique accumule trop de nutriments, souvent de l’azote, ce qui conduit à une surproduction de microalgues. Ces dernières, en proliférant, déséquilibrent la composition de l’eau et accapare la lumière du soleil nécessaire à la photosynthèse en se situant dans les couches d’eau supérieures.

 

Enfin, bien qu’elle possède peu de prédateurs, elle constitue une source de nourriture pour certaines espèces de poissons et de crustacés, et participe donc, à sa manière, aux réseaux trophiques benthiques.

Loin d'être un simple élément décoratif des fonds méditerranéens, Holothuria tubulosa est un maillon très important du fonctionnement des écosystèmes marins côtiers. Véritable « recycleuse » des sédiments, elle illustre à quel point des organismes peu spectaculaires peuvent jouer un rôle écologique essentiel par rapport à leur apparence modeste. Cette habitante discrète de la lagune du Brusc est une alliée puissante pour la restauration écologique de celle-ci.