L’hippocampe aux Beaux-Arts … pédagogie poétique

Par Lei BRUSCADOU

ean Painlevé à Pont-Aven : Quand la poésie des abysses révolutionne l’école du regard

Le nom de Pont-Aven évoque immédiatement les couleurs vives de Gauguin et le synthétisme breton. Pourtant, en ce moment, c’est une autre forme de révolution visuelle qui s’empare du musée : celle de Jean Painlevé. Avec l’exposition « Les pieds dans l’eau », on découvre que la science n’est jamais aussi puissante que lorsqu’elle emprunte les pinceaux de l’art.

Plongée dans un univers où le microscope devient une baguette magique et où la lagune bretonne se transforme en studio de cinéma.

L’Hippocampe : Le chevalier des mers qui bouscule nos certitudes

S’il est une figure qui résume le génie de Painlevé, c’est bien l’hippocampe. En 1934, lorsque le cinéaste sort son film sonore sur cette créature onirique, il ne se contente pas de montrer de la biologie ; il offre un ballet.

On y voit ce petit animal, la queue enroulée avec une élégance presque aristocratique autour d’une algue, le ventre rebondi. Puis, le choc : les spasmes. Ce n’est pas la femelle, mais le mâle qui met bas. Cette curiosité naturelle, qui a d’ailleurs valu au film d’être censuré aux États-Unis à l’époque, est le point de départ de la fascination de Painlevé.

Pourquoi l’hippocampe ? Parce qu’il est l’incarnation parfaite de la frontière entre le réel et le merveilleux. En filmant l’accouchement du mâle, Painlevé ne fait pas que de la science ; il utilise la puissance de l’image pour provoquer une émotion viscérale. On ne regarde plus un spécimen, on observe un père. C’est ici que l’art vient au secours de la transmission : on retient la leçon biologique parce que l’image nous a d’abord émerveillés.


La pédagogie par l’émerveillement : L’art comme vecteur de savoir

C’est là le cœur du projet de Painlevé : la pédagogie. Pour lui, apprendre n’est pas une corvée froide, c’est une immersion. En tant que pionnier du cinéma scientifique, il a compris bien avant l’heure que pour éduquer le grand public, il fallait d’abord séduire son œil.

En mêlant la rigueur du biologiste à la sensibilité d’un artiste proche des surréalistes, il transforme une leçon sur les oursins ou les étoiles de mer en un spectacle hypnotique.

  • Le gros plan (micro/macro) : En filmant de si près la carapace d’un oursin qu’elle devient une structure abstraite, il force le spectateur à une attention nouvelle.
  • L’humour : Parler de « crise du logement » pour un bernard-l’ermite qui cherche une coquille ? C’est le coup de génie pédagogique. On humanise la nature pour mieux la comprendre.

L’art ne vient pas décorer la science ; il lui donne une voix. Painlevé prouve que la pédagogie n’est efficace que si elle est habitée par une âme d’artiste. Il ne s’agit pas de remplir des cerveaux, mais d’ouvrir des yeux.


L’esthétique de la lagune : Un studio entre deux eaux

Le lien entre Painlevé et la Bretagne est profond. C’est au Pouldu et à Port-Blanc que tout commence. Mais attention, ne cherchez pas des documentaires sauvages tournés en pleine tempête. L’originalité de Painlevé réside dans sa capacité à recréer une « lagune artificielle ».

Ses films étaient pour la plupart tournés dans des aquariums alimentés en eau de mer. Ce dispositif lui permettait de maîtriser la lumière et la mise en scène, créant cette atmosphère si particulière : une eau cristalline, un calme apparent, une clarté presque « lagunaire » qui rend le monde sous-marin lisible et magnifique.

Cette « lagune » est le théâtre de ses expérimentations. Dans ce calme maîtrisé, la faune marine locale (crabes, anémones, pieuvres) devient une troupe d’acteurs. Ce décor épuré permet de souligner la beauté pure des formes. C’est le « blablabla » de la nature qui devient une symphonie visuelle : chaque mouvement de nageoire, chaque déploiement de tentacule est magnifié par cette clarté de l’eau que seul un studio-aquarium pouvait offrir.


Un engagement total : De la caméra à la résistance

Jean Painlevé n’était pas qu’un poète des fonds marins. C’était un homme engagé. Ancien résistant, militant pour l’éducation populaire, il a toujours vu le cinéma comme un outil de libération. En fondant le CNC ou en créant le premier club de plongée (Le club des Sous l’eau), il poursuivait le même but : rendre le monde accessible.

Que ce soit par le rire (en comparant une anémone à un pot de fleurs) ou par la technique pure, son œuvre reste un témoignage vibrant de ce que peut l’intelligence humaine lorsqu’elle refuse de séparer les disciplines.

En conclusion, aller voir l’exposition au musée de Pont-Aven, ce n’est pas seulement regarder des vieux films de biologie. C’est comprendre que le savoir est une fête, que l’hippocampe est un poème et que la science, lorsqu’elle a les pieds dans l’eau, est l’un des plus beaux arts qui soit.